Cet article fait partie de la série #CommonsTour2017 : pendant tout l’été, j'ai sillonné la France et je partage avec vous les histoires des communs que j'ai rencontrés sur ma route, sans savoir lesquels à l’avance.

S’il y a bien un commun que je souhaitais vous présenter c’est celui-ci ! J’ai eu la chance d’assister à sa conception, alors c’est toujours émouvant de constater quelques années plus tard que le bébé a bien grandi et se porte comme un charme.

Mais de quoi s’agit-il ? Le pôle “Les Ateliers”, situé à Castres dans le Tarn, est un lieu dédié au développement de l’économie durable. Mais encore ? Eh bien ce sont près de 4000m², situés à quelques encablures du centre-ville, qui ont été aménagés pour accueillir tout un tas de projets en lien avec l'Économie Sociale et Solidaire (ESS) : un magasin de producteurs locaux, un restaurant qui se fournit chez eux, une recyclerie, un espace de coworking,  des bureaux et espaces à louer,...

A peine un an après son ouverture, on dirait que ce lieu fait partie du paysage depuis des lustres. Pourtant, il en aura fallu du temps, de l’énergie, de la créativité, et les actions concertées de tout un collectif pour le faire exister…

L’histoire commence à la fin des années 90. Pierre est alors un entrepreneur à la tête depuis 20 ans de l’entreprise textile familiale léguée par son père et son grand-père. Durant toutes ces années, il a contribué à faire passer l’entreprise de 40 à 250 salariés. Mais brutalement, les frontières européennes se sont ouvertes, notamment au marché chinois. Il n’aura pas fallu bien longtemps pour que les clients, séduits par des prix divisés par deux, désertent et que les banques lâchent l’entreprise. Fin 2008, le sort en est jeté, c’est la liquidation, il faut licencier. “Humainement, ça s’est passé avec beaucoup de respect, personne n’était responsable de la situation, mais ça a été très dur pour tout le monde” raconte Pierre.

Une fois au chômage, l’entrepreneur, qui s’intéressait déjà depuis longtemps au fonctionnement des coopératives et qui cherchait comment se reconvertir, s’est lancé dans un Master d’Economie Sociale et Solidaire à l’Université de Toulouse. Dans le cadre de cette formation, on lui a demandé de présenter un projet. C’est alors qu’il a imaginé ce pôle…

Il se trouve que le bâtiment dédié à la logistique de son ancienne entreprise avait miraculeusement échappé à la liquidation grâce à un locataire venu s’installer un mois avant la mise aux enchères ! Bien sûr, il fallait avoir de l’imagination à ce moment-là pour penser que le lieu pouvait accueillir autre chose que des linéaires de casiers à l’abandon… J’ai visité l’endroit quand il n’était encore qu’une friche industrielle, je peux vous dire que c’était très impressionnant et triste de parcourir les longues allées vides éclairées par des néons blafards et les hangars hantés par des mannequins…

Dans l’esprit de Pierre, les choses étaient très claires : ce projet serait collectif, ou il ne serait pas. Dès août 2011, c’est donc sous la forme d’une association que la dynamique a pris corps, avec notamment la participation de Regate et Regabat, deux Coopératives d’Activité et d’Emploi (CAE) du territoire, l’IES, coopérative régionale de financement solidaire, et la CRESS (chambre régionale de l’économie sociale et solidaire).

La première réunion de présentation du projet, en octobre 2011, a réuni une cinquantaine de personnes intéressées. Et comme la tradition familiale n’avait pas disparu avec l’entreprise, c’est Jean, le fils de Pierre, qui a démarré l’étude de faisabilité par un petit contrat de 6 mois financé par l’Union Européenne. Et puis les choses se sont enchaînées relativement vite au regard de l’ampleur du projet :

  • 2012/13 : la foncière Etic, qui crée, finance et gère des espaces de bureaux et de commerces dédiés aux acteurs du changement sociétal, a accepté de devenir partenaire et de financer le projet ;
  • 2013/14 : le LaboESS, sélectionne le projet pour devenir "Pôle Territorial de Coopération Economique" (PTCE) témoin, au côté de 23 autres projets ; et le permis de construire est déposé ;
  • 2015 : la Caisse des Dépôts et Consignations rejoint également le projet ; l’association “Roule ma poule”, prémisse du futur magasin de producteurs locaux, est lancée ; et les travaux commencent !
  • 2016 : le bâtiment est entièrement rénové, les résidents s’installent, et les différents projets ouvrent un par un : le restaurant, le magasin de producteurs, la boutique textile,...

L’association est alors transformée en SCIC (Société coopérative d'intérêt collectif), avec 2 co-gérant⋅e⋅s, une cinquantaine d’associé⋅e⋅s (individuels et structures), 11 salariés et un service civique. La gouvernance de la SCIC fonctionne sur le principe “1 personne = 1 voix”. “De la place est aussi prévue pour les collectivités, mais il n’y a pas de volontaires pour le moment” regrette Pierre.

Si j’ai souhaité vous présenter ce projet, c’est bien sûr parce que j’ai été personnellement impliquée dans son démarrage, et que l’énergie déployée par Pierre, Jean et le collectif m’a beaucoup impressionnée. Mais c’est aussi parce qu’aujourd’hui, Les Ateliers me semblent être une réalisation exemplaire de “commun”, ou plutôt, de plusieurs communs emboîtés.

Au niveau du bâti, c’est la foncière Etic qui est désormais propriétaire des murs, assurant une pérennité au projet. Dans la SCIC, le fonctionnement de la gouvernance permet à chacun⋅e de s’investir et de se sentir partie prenante de l’ensemble des initiatives. Et même à l’intérieur de la structure, les freelances installés dans l’espace de coworking ont récemment décidé de se réunir sous la marque “Les Ateliers de la Com” pour répondre tous ensemble à des appels d’offre…

Bien entendu, à tous les niveaux, on assiste là à des expérimentations, alors tout ne se fait pas sans mal, et les décisions évoluent au gré des expériences. Même si les activités rentables financent en partie les activités qui ne s’auto-financent pas, le modèle économique cherche encore à s'affiner. Beaucoup de services sont et ont été rendus gratuitement, et c’est à ce niveau que la SCIC cherche à développer des partenariats avec les institutions de manière à être soutenue en démontrant l’impact et l’intérêt du projet pour le territoire.

Quand à l’esprit général, c’est Pierre qui en parle le mieux : “Après 20 ans d'entrepreneuriat classique, j’ai découvert une autre approche. Dans le milieu de l’ESS, ce ne sont pas les mêmes rapports humains. Par exemple, les financeurs éthiques sont à notre écoute et cherchent des solutions avec nous. J’ai toujours essayé d’avoir cet état d’esprit dans mon entreprise, et là, mon désir de montrer que l’on peut entreprendre autrement s’est concrétisé. La grande différence, en tant qu’entrepreneur, c’est que je me suis senti accompagné par les partenaires et entouré par le collectif. Les salariés sont associés, et tout le monde est motivé pour faire avancer le projet.

Et c’est avec beaucoup de sérénité que Pierre vient donc de prendre sa retraite… même s’il n’exclue pas de donner encore un coup de main de temps en temps 😉

 

Pour aller plus loin :

http://les-ateliers.co/

Voir aussi cette vidéo de 2012 pour mesurer le chemin parcouru...

 

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