Cet article fait partie de la série #CommonsTour2017 : pendant tout l’été, j'ai sillonné la France et je partage avec vous les histoires des communs que j'ai rencontrés sur ma route, sans savoir lesquels à l’avance.

Cette dernière carte postale sera sans doute un peu plus personnelle, d’autant qu’elle ne concerne pas un “commun” à proprement parler. Lors de ma visite à l’Assemblée des Communs de Marseille, Pierre-Alain, qui est un membre très actif de l’association “Pas Sans Nous” m’a invitée à participer à l’Université des quartiers populaires qui s’est donc tenue à Angers les 25, 26 et 27 août derniers.

Autant vous le confier d’emblée, je n’aurais jamais eu spontanément l’idée de me rendre à un tel événement. En tant que fille de profs blanche d’une petite ville de province, j’ai bénéficié d’une enfance relativement protégée, et je ne connais des “quartiers” que ce que chacun et chacune peut en entendre dire dans les médias. Ce n’est pas faute d’avoir été éduquée dans un esprit humaniste (je me souviens encore du poster de la Licra scotché sur la porte des toilettes…), mais je dois bien avouer que les difficultés sociales sont globalement restées pour moi de l’ordre du concept. Ajoutez à cela que mon hypersensibilité m’a toujours empêchée de m’approcher concrètement des souffrances du monde, et vous pouvez alors imaginer dans quel état d’esprit je me suis rendue à Angers…

La Coordination nationale Pas sans Nous s’est créée en septembre 2014 pour mettre en œuvre les 30 propositions du rapport public “Pour une réforme radicale de la politique de la ville. Ça ne se fera plus sans nous”, remis au Ministre de la Ville en juillet 2013. Depuis, les militant⋅e⋅s de la Coordination et leurs délégué⋅e⋅s régionaux/les se sont mobilisé⋅e⋅s sur le terrain pour faire entendre la voix et les revendications des habitant⋅e⋅s des quartiers. En organisant sa première université d’été, l’association souhaitait non seulement réunir les membres actifs mais également faire participer un maximum de personnes issues des quartiers populaires pour entendre leurs témoignages.

Pour ce faire, de nombreux bus ont été affrétés depuis la France entière. Je me suis donc retrouvée avec ma petite valise à roulettes et mon ordinateur en bandoulière en plein cœur du marché de la Faourette dans le quartier populaire de Bagatelle à Toulouse, lieu où l’on m’avait donné rendez-vous pour voyager avec les familles jusqu’à Angers. Le grand sourire et les explications de Samira, chargée de l’organisation de ce voyage, ont bien vite fait disparaître l’anxiété qui m’étreint toujours quand je suis dans des situations inhabituelles, et j’ai pris place à bord du bus avec l’enthousiasme toujours renouvelé que je ressens lorsque je voyage.

La première chose qui m’a frappée, c’est que la délégation toulousaine était exclusivement constituée de jeunes femmes accompagnées de leurs enfants. Samira m’a expliqué que l’association avait fait en sorte d’organiser l’accueil des enfants (notamment avec des ateliers prévus spécifiquement pour eux) de manière à faciliter la venue des mamans. Pour beaucoup d’entre-elles, c’était d’ailleurs le tout premier voyage longue distance à l’extérieur du quartier ! Evidemment, cet échantillon n’était pas statistiquement représentatif, mais l’absence d’hommes m’a quand même confortée dans une intuition récurrente : sur le terrain, ce sont les femmes qui oeuvrent concrètement à la cohésion sociale...

Mon deuxième constat fut un peu plus amer : en 8 heures de trajet, je n’ai pas réussi à échanger avec ces jeunes femmes. On m’a expliqué un peu plus tard que je n’utilisais sans doute pas les bons codes pour communiquer. Regarder une personne droit dans les yeux pour essayer d’établir un contact peut être vécu comme une agression (à noter que ce n’est pas spécifique des quartiers populaires et que j’ai déjà été confrontée à cette question dans de nombreux autres contextes…). J’ai aussi été touchée lorsque j’ai compris qu’elles étaient très intimidées, notamment parce que l’événement s’intitulait “Université”, un mot qui représente pour elles quelque chose d'inaccessible et impressionnant. Bref, il m’a fallu un peu de temps pour intégrer que, malgré ma bonne volonté, en étant simplement ce que j’étais (blanche, plus âgée, avec un vocabulaire différent), je représentais sans doute un “système” qui ne leur est pas favorable...

Une fois les bagages déposés à l’hôtel, le petit groupe s’est rendu dans le quartier de La Roseraie où allait se dérouler l’essentiel de l’Université, l’occasion de constater que, contrairement à d’autres villes, le tramway flambant neuf arrive au cœur de la cité, elle-même complètement rénovée... J’ai pris place dans une salle de spectacle, et… j’ai été mise dans le bain tout de suite grâce à une conférence gesticulée : David Ropars a grandi dans “la cité”, il est blanc, et aujourd’hui, il se fait le porte-parole de tous ceux que l’on n’entend pas, dans un spectacle aussi tendre que cynique. Il y dénonce avec intelligence et humour toutes les trahisons, grandes et petites, de la société envers ces fameux quartiers où il a vécu. Et son émotion n’est pas feinte lorsqu’il évoque ses copains d’enfance, aujourd’hui morts ou en prison… Quand je lui ai demandé où on pouvait trouver son spectacle sur internet, le comédien m’a répondu ceci : “Ce spectacle est particulier, intime. Je ne le joue pas souvent et dans certains contextes seulement. Je ne souhaite pas le diffuser.

Le temps de cet échange, je me suis aperçu que le groupe avec lequel j’étais censée retourner à l’hôtel avait disparu. J’étais donc seule, en pleine nuit, en plein coeur de la cité… Et bien l’honnêteté m’oblige à vous dire que j’ai eu peur. Quelques minutes et un coup de fil plus tard, j’ai retrouvé Pierre-Alain à la station de tramway, et nous avons longuement échangé sur cette peur, sur mes idées reçues, mais aussi sur les raisons bien réelles qui pouvaient fonder ce sentiment… Cette première journée fut donc riche en émotions…

Le lendemain, tout ce petit monde s’est retrouvé en plein air, dans une ambiance à la fois studieuse, militante et joyeuse. Des tables rondes avaient été organisées, sur des thèmes très précis comme l’emploi, l’école, le droit au logement ou encore la santé. Comme à mon habitude, j’ai papillonné de l’une à l’autre. Ce n’est pas le propos de cet article de faire un compte-rendu détaillé de tous ces échanges, mais je vous livre quand même quelques réflexions entendues ici ou là :

  • Table ronde “Logement et rénovation urbaine” : il a longuement été question des conseils citoyens, dénoncés comme étant de véritables “mascarades” lorsqu’ils sont créés de toutes pièces par les mairies. Le déroulement de ces conseils est souvent vécu comme “difficile”, “politique”, “conflictuel”, “alors qu’on est censé travailler ensemble”... Certains militants ont insisté sur le fait que légalement, il est tout à fait possible de créer son propre conseil citoyen contre l’avis du maire, du moment que celui-ci est validé par le préfet.
    Beaucoup d’autres témoignages ont souligné la violence (quand ce n’est pas la vacuité totale) des dispositifs mis en place pour la rénovation des quartiers. Les habitants ont clairement le sentiment qu’on ne les écoute pas, et que les décisions (architecture, urbanisme,...) viennent de personnes qui n’ont jamais mis les pieds sur les lieux et ne comprennent rien aux usages réels dans l’espace urbain. Les habitants subissent donc des rénovations de leurs lieux de vie sans avoir été consultés, informés ni rassurés… Une fois encore, des personnes ont encouragé les autres à ne pas être défaitistes : “Dans certains quartiers, ils ont réussi à débouter les projets de la mairie et à dessiner eux-mêmes les plans de leurs nouveaux quartiers”, “Un maire n’est pas un souverain, il n’a pas le droit d’imposer ses projets, défendez-vous !”.
    Globalement, cette table ronde a permis de mettre en évidence les tensions qui existent entre les besoins des habitants et les projections “hors sol” des institutions, et de partager des solutions légales qui ont fonctionné pour certains quartiers.
  • Table ronde “Emploi et développement économique” : là aussi, la position des institutions est profondément questionnée. Selon les participants, beaucoup de choses sont été faites depuis 20 ans, notamment via les régies de quartiers mais d’une part, les lois qui existent ne sont pas respectées, et d’autre part, l’institutionnalisation “avale” les initiatives en construisant des “dispositifs” qui sont pensés très intelligemment mais mis en oeuvre de manière catastrophique. Le mot d’ordre est donc de “revenir à l’auto-organisation”, de “passer par le faire nous mêmes”, de “mettre en place les choses qui ne sont pas prises en charge par l’état ni le privé”. Les partages sont résolument tournés vers une “sortie de l’infantilisation et de la culpabilisation”, la recherche de ressources (pas seulement financières) pour ne plus dépendre des subventions publiques, le repérage et la mutualisation des compétences. Des exemples très concrets sont partagés comme les coopératives d’activités, les fablabs créés par les personnes des quartiers, etc... La réflexion est même poussée jusqu’à dire que les quartiers peuvent en fait être considérés comme de véritables laboratoires d’innovation et d’expérimentations qui seront utiles aux autres quartiers des autres couches sociales quand il n’y aura plus de travail pour eux non plus…
  • Table ronde “Les conséquences des discriminations” : c’est sans doute en écoutant les témoignages de toutes ces personnes victimes de discriminations que je me suis sentie le plus émue, et le plus mal à l’aise aussi. De cette jeune femme qui vit dans la ZAD notre Dame des Landes pour fuir le système, à cette autre à qui l’on a refusé un logement en centre ville parce qu’elle est noire, en passant par ce jeune homme qui témoigne des humiliations subies à l’école, j’écoute une litanie de situations insoutenables et pourtant vécues au quotidien par toutes ces personnes. Cependant, là encore, il n’est pas question de verser dans la victimisation. Les interventions se multiplient pour dire qu’”il faut arrêter de se lamenter sur soi et passer à l’action”, qu’”il existe des lois et qu’on doit les connaître pour les faire appliquer et faire respecter nos droits”,... Certains expliquent même que le racisme commence à l’intérieur même des quartiers entre les différentes cultures, et qu’avant de vouloir “changer la société”, il faut déjà se changer soi-même, changer les comportements au sein même des cités…

Au fil de la journée, mes idées reçues sur “les quartiers” sont donc tombées les unes après les autres. J’ai découvert des femmes et des hommes courageux, compétents, pugnaces, constructifs, optimistes, qui œuvrent chaque jour à améliorer la vie de la cité, c’est à dire qui font de la politique au sens noble et étymologique du terme. En repartant, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que toutes ces personnes, je ne les avaient jamais vues dans les assemblées des communs… qui sont bien souvent constituées de personnes CSP+ et blanches… ni dans aucun des événements liés aux communs auxquels j’ai pu participer… Autant vous dire que ça donne à réfléchir sur le fossé qui existe entre la théorie et la pratique… Et qu’il me paraît juste de souligner l’importance du travail de mise en lien de ces univers effectué par des personnes comme Pierre-Alain…

C’est pour cette raison que j’ai souhaité finir ma série d’articles sur cette expérience, parce qu’elle fut un point d’orgue de mon voyage, tant sur le plan émotionnel que sur celui d’une réflexion sur la nécessité qui pousse de plus en plus de personnes à construire des communs… Il semblerait que ces citoyens, considérés comme “de seconde zone”, soient au contraire entrés dans une phase de maturité exemplaire pour le reste de la société en transformant leur colère (justifiée) en actes constructifs et autonomes, même si leurs initiatives passent en dessous de tous les radars institutionnels et médiatiques.

Ah oui, et je voulais vous dire pour finir : juste avant de partir pour la suite de mes aventures, sur le pas de la porte de l’hôtel, j’ai échangé un sourire avec une des jeunes femmes du bus toulousain… 🙂

 

Pour aller plus loin :

 

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